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أخبار
2026-10-05

Abed Charef
La révolte d’octobre 1988 et le hirak du 22 février 2019, trois décennies plus tard, ont pris des formes radicalement différentes, mais présentent, sur le fonds, des similitudes étonnantes. Les deux événements, supposés constituer des moments de rupture dans l’histoire du pays, se sont terminés dans une impasse, alors qu’ils avaient suscité des espoirs démesurés.
Le 5 Octobre a été violent. D’une rare violence. Le pays semblait livré à une véritable furia. Tout ce qui symbolisait l’État était visé. Bâtiments officiels, sièges d’entreprises publiques et des administrations, autobus du service public, banques, sièges du parti unique FLN, rien n’a échappé à la folie destructrice des manifestants. Le bilan des victimes s’est établi à près de 180 morts (et non 500 comme on le lit fréquemment).
A l’inverse, le hirak a été totalement pacifique. A l’exception d’incidents mineurs enregistrés le premier vendredi, le mouvement a été marqué par une remarquable sérénité et un civisme rare. C’est même devenu la marque de fabrique des manifestations, un aspect qui a été largement médiatisé. A un point tel que ce qu’on voyait au hirak était très décalé par rapport à la société algérienne.
A se demander d’ailleurs si ce choix du hirak pour les manifestations pacifiques n’est pas le résultat direct de l’expérience amère du 5 octobre 1988. Comme si les initiateurs du mouvement voulaient absolument éviter la violence qui avait déferlé sur le pays trois décennies plus tôt.
Mystère sur la paternité des deux mouvements
Ceci renvoie à un autre élément troublant: les deux événements ont été déclenchés à la suite de mystérieux appels anonymes, des rumeurs dont l’origine n’a jamais été établie de manière crédible. Ce qui nourrit évidemment toutes les thèses complotistes, des thèses qui prennent de la consistance quand on évoque le contexte politique. Pour octobre 1988, le président Chadli Bendjedid a même été accusé d’avoir poussé à la révolte lors de son fameux discours de rentrée du 19 septembre, dans lequel il avait fait un constat sévère de la situation économique et sociale.
Les deux événements ont eu lieu dans une conjoncture très particulière: deux mois avant une élection présidentielle. En 1988, Chadli Bendjedid achevait son second mandat et préparait sa candidature à un troisième, l’élection étant prévue en décembre. Il était contesté par une partie de l’appareil du pouvoir et par la rue, mais il ne semblait pas réellement menacé. La classe dirigeante, largement issue de la guerre de libération, paraissait usée, elle était décriée, elle avait perdu de sa légitimité, mais elle paraissait encore capable de faire face. La corruption était souvent évoquée, mais elle était l’exception dans les cercles dirigeants.
En février 2019, Abdelaziz Bouteflika achevait un ubuesque quatrième mandat, et était déclaré candidat à un absurde cinquième mandat. Totalement impotent, incapable de se mouvoir et de s’exprimer, il était devenu le pantin d’un pouvoir informel qui régentait le pays et l’avait livré à des prédateurs. On en est à une trentaine d’anciens premiers ministres et ministres poursuivis, pour des faits de corruption depuis l’été 2019, dont 22 condamnés, selon un décompte établi en septembre. Il y’a également autant d’officiers généraux qui ont subi le même sort, sans compter une multitude d’autres hauts responsables. C’est dire le naufrage de ce qui supposé être l’élite politique du pays.
L’armée, encore et toujours
De manière inévitable, l’explosion a débouché, dans les deux cas, sur l’irruption de l’armée. De manière disciplinée, pour «préserver l’ordre et les institutions», en 1988. De manière clivante, pour mettre fin à une situation confuse, un chaos institutionnel, en 2019.
Mais dans les deux cas, l’armée a, dans un premier temps, réagi de manière positive, allant dans le sens de l’histoire. En 1988, elle a appuyé les réformes déjà engagées, et elle a accompagné le processus démocratique lancé dans la foulée d’octobre. Elle semblait disposée à jouer le jeu de l’ouverture.
En 2019, après un moment de flottement, l’armée a non seulement validé le hirak, mais elle l’a qualifié de «béni». C’était en effet un cadeau tombé du ciel car il lui permettait de se débarrasser de Bouteflika, probablement son erreur majeure depuis l’indépendance.
Elle s’est engagée à accompagner le hirak, à ce que pas une goutte de sang ne va couler, elle a promis une grande campagne de lutte contre la corruption, et elle a demandé, en contrepartie, que les solutions soient trouvées dans le cadre constitutionnel en vigueur.
Le grand malentendu
C’est là que, comme après 1988, est intervenu le grand malentendu. Les oppositions dites démocratiques ont exigé qu’on efface tout et qu’on reparte à zéro, que tout soit remis à plat, pour construire un nouveau projet. Cela s’est concrétisé à travers les multiples réunions et les exigences du groupe des 7+1 en 1989-1990, à travers les groupes de Aïn-Benian et les différents forums nés dans la foulée du hirak.
Un trait dominait dans ces périodes: tout le monde demandait tout. Un activiste sans lien réel avec la société, parfois un illuminé, élaborait un projet et obtenait l’aval d’intellectuels et de politiques considérés comme sérieux. C’est ainsi que Rachid Nekkaz par exemple est devenu une star de l’opposition. Ceci sans oublier la formidable capacité de nuisance des islamistes et d’une partie du système lui-même, comme la fameuse «iissaba».
Cette attitude supposée radicale était inacceptable pour l’armée, car cela signifiait que tout ce qu’elle avait fait jusque-là était caduc. Faire une rétrospective, corriger, réformer, porter un regard sévère sur une partie de la gestion passée, oui. Mais tout jeter, non. Pour l’armée, c’était à prendre ou à laisser.
On connaît la suite.
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