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الأحد، 9 أوت 2026

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Les derniers regrets de Lakhdar Bouragaa

Les derniers regrets de Lakhdar Bouragaa

 

Abed Charef

 

En ce mois d’août 1961, l’indépendance de l’Algérie est à portée de main. Les premières négociations d’Évian, trois mois plus tôt, n’avaient pas abouti, mais les contours d’un accord s’étaient dessinés. Les négociateurs, français et algériens, savaient que c’était juste une question de temps. De Gaulle avait besoin de préparer son opinion, peut-être avait-il aussi besoin de temps pour achever des essais nucléaires au Sahara; il y avait quelques points d’achoppement, comme le sort des français d’Algérie; mais sur le fond, il n’y avait plus aucun doute: l’indépendance était là, inéluctable, à portée de main.

En attendant, la guerre continuait. Et une scène de guerre se déroule précisément ce 8 août 1961 au cœur de la ville de Blida.

D’un côté, six hommes: Si Mohamed Bounaama, chef de la Wilaya IV, Khaled Aïssa Bey, responsables des liaisons, Abdelkader Ouadfel, opérateur radio, Mohamed Naïmi, fils d’un notable de Blida chez qui le groupe avait trouvé refuge, Mohamed Teguia, responsable du service de propagande, et Mohamed Boumehdi, agent de liaison. Les quatre premiers tombent, les armes à la main. Les deux autres, blessés, sont faits prisonniers.

De l’autre côté, tout ce que compte Blida comme forces militaires, paramilitaires et policières, est mobilisé. S’ajoute à cela le 11ème régiment de choc, une unité spéciale relevant du SDECE, les services spéciaux français de l’époque, ramenée spécialement de Corse pour mener l’opération.

Selon toute vraisemblance, la présence de Si Mohamed Bounaama et de son groupe au cœur de la ville de Blida, probablement la ville la plus militarisée d’Algérie, avait été détectée à cause de l’émetteur radio. Mais une question intrigue: pourquoi Bounaama avait décidé de se rendre dan la capitale de la Mitidja, puissant symbole de la colonisation, alors que les préparatifs pour une reprise des négociations devant mener à l’indépendance, étaient en cours ? (les négociations ont effectivement repris un mois plus tard, le 9 septembre 1961). Pourquoi cet homme qui, même au cœur du maquis de Djebel Ellouh, changeait deux ou trois fois de couchette pendant la nuit, comment a-t-il pu prendre autant de risques en se rendant dans la tanière du loup ?

Lakhdar Bouragaa est formel: en sa qualité de chef de Wilaya, Bounaama était au courant des négociations, et il savait que l’indépendance était proche. Il pouvait trouver refuge dans son fief inexpugnable de l’Ouarsenis, et attendre la fin de la guerre, et les honneurs qui vont avec.

Mais Bounaama était visiblement d’une autre trempe. Sur un plan strictement opérationnel, il voulait reprendre le contrôle des villes pour accélérer les événements.

Un an plus tôt, il avait envoyé à Alger plusieurs éléments, dont Boualem Rouchaï, Saïd Hamdine et Mohamed Bousmaha pour reprendre le contrôle de la capitale. Cela avait débouché sur les manifestations du 10 décembre 1960, un événement considérable, même si les deux premiers sont morts et le troisième a été fait prisonnier. Il voulait donc poursuivre le travail de reprise en main de la population des villes à Alger et dans les villes environnantes.

Mais Bounaama avait peut-être d’autres motivations. Quand il a donné les ordres pour préparer cette expédition à Blida, la dernière de sa vie, Lakhdar Bouragaa s’y est opposé. Trop risqué, trop dangereux, a dit Bouragaa, alors qu’ils se trouvaient dans un refuge au-dessus de Blida, à mi-chemin vers Chréa. Il a fallu que Bounaama le rabroue: «c’est un ordre, tu l’appliques, tu n’as pas à le discuter».

En fait, pour Bounaama, les choses étaient décidées. Il venait de sortir de la pénible affaire de l’Elysée, celle qui s’était soldée par une rencontre avec le général De Gaulle et trois émissaires de la Wilaya IV, Si Salah, chef de Wilaya, Lakhdar Bouhama et Bounaama lui-même.

Au retour, Bounaama avait destitué Si Salah et fait juger les autres participants à l’opération. Il avait rétabli la Wilaya IV dans sa trajectoire naturelle, et relancé les opérations militaires.

Mais Bounaama ne se satisfaisait pas de cela. Il savait que l’épisode avait laissé des traces, la suspicion s’était installée, que des propos ou des attitudes blessants pouvaient venir plus tard. «Je sentais qu’il voulait en finir. Il voulait que ce soit une grande fête, un grand baroud d’honneur devant des milliers de témoins», m’a confié Lakhdar Bouragaa.

Ce fut le 8 août 1961 à Blida.

Ce jour-là, Bounaama est tombé comme il l’avait lui-même décidé. Mais son corps n’a jamais été retrouvé. Une stèle a été érigée, plus tard, devant la maison des Naïmi où il avait trouvé refuge et où il est mort, mais on ne sait pas où il est enterré.

Ni lui, ni Si M’Hamed Bougara.

Si M’Hamed, chef mythique de la Wilaya IV de 1957 à 1959, était tombé deux années plus tôt, le 5 mai 1959 à Ouled Bouachra, au sud-est de Berrouaghia. Les conditions exactes de sa mort n’ont jamais été établies avec certitude. Et son corps n’a pas non plus été retrouvé.

Durant les dernières années de sa vie, Lakhdar Bouragaa avait tenté d’en savoir davantage sur ses deux compagnons. L’ultime but de sa vie était de retrouver leurs corps, de lire une fatiha devant leur dépouille, et de faire une dernière prière sur leurs tombes. Il avait même écrit une lettre ouverte à Jacques Chirac à la veille de la visite du chef de l’Etat français à Alger, durant les premières années Bouteflika. En vain.

C’est le dernier regret de Lakhdar Bouragaa: il n’a pas pu prier sur la tombe de ses compagnons avant de les rejoindre.

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